John Cage - Credo in us - More Works for Percussion

John Cage - Credo in us - More Works for Percussion Quatuor Hêlios : Isabelle Berteletti, Florent Haladjian, Jean-Christophe Feldhandler, Lê Quan Ninh

Credo in us (11:58), Imaginary Landscape #1 (7:26), Inlets (9:17), Imaginary Landscape #3 (3:24), But what about the noise of crumpling paper which he used to do in order to paint the series of "papiers froissés" or tearing up paper to make "papiers déchirés?" Arp was stimulated by water (sea, lake and flowing waters like rivers), forests (16:51)

Recorded at CCAM, Vandúuvre-Lès-Nancy, France in 1999 and 2000

Wergo 6651-2


Critics by Franck Mallet for the magazine Le Monde de la Musique (F) - 2003

Dès 1942, avec Credo in Us, John Cage avait créé le sample ! L'œuvre de cet "inventeur de génie", pour reprendre la formule de son maître Arnold Schoenberg, est l'objet d'un second enregistrement, toujours pour l'édition Cage de Wergo (à ce jour une trentaine de CD), de l'excellent groupe de percussionnistes français qu'est le Quatuor Hêlios.
Il suffit d'écouter ce que celui-ci fait de Credo in Us, pour piano, boîtes de conserve, bourdon et disques pour s'en convaincre : un savant dosage où s'intercalent dans une jubilation polyphonique percussions, extraits (samples) et "grande musique", de Malher à Chostakovitch, de Liszt à Prokofiev, avec un détour par Offenbach. Pionnier de l'électronique, Cage compose dès 1939 (!) un Imaginary Landscape n°1, mélangeant fréquences sinusoïdales et percussions. L'œuvre obtint un tel succès, en complément des spectacles chorégraphiés de Merce Cunningham et Marion van Tuyl, qu'elle figure désormais au panthéon des musiques électroniques. Cette nouvelle version en vivifie la salutaire modernité.
En 1942, l'Imaginary Landscape n°3 prolonge cette activité nocturne d'une électricité sauvage. Inlets (1977) est, comme l'explique Daniel Charles, grand spécialiste de Cage, une partition d'esprit taoïste : le compositeur s'identifie à la nature, au point d'en révéler l'écho musical : crépitements secrets, ruissellements à peine audibles, conques sonores... But what about the noise of crumpling paper... (1986) se réfère à la fascination du sculpteur Hans Arp pour le bruit de l'eau qui, sous toutes ses formes (mer, lac, fleuve, rivière...), prenait pour lui la forme d'un théâtre sonore. Avec une liberté cagienne pleinement maîtrisée, le Quatuor Hêlios en offre une version d'une poésie intense, tel un rituel japonais miniature.[...].
Critics by Jean Vermeil for the magazine Répertoire (F) - 2002

En 1937, s'inspirant de l'Art des bruits du futuriste Russolo, John Cage prononce une conférence, « The Future of Music: Credo » où il réclame l'accès des musiciens aux studios où naîtra la musique électronique. En 1938, il invente le piano préparé, magnifiant le geste d'Henry Coweil qui avait glissé un œuf à repriser dans son piano. Vis, écrous et boulons insérés dans les cordes « créent » par l'action de l'interprète des timbres imprévisibles, subvertissant la notation musicale qui devient causale au lieu de signaler des effets.
En 1939, naît ainsi le premier des cinq Imaginary Landscape. Pour accompagner Les Mariés de la tour Eiffel de Cocteau, Cage associe aux sons instrumentaux secs (piano et cymbales) les premières fréquences périodiques soumises à manipulation,
des sons sinusoïdaux de fréquences diverses modifiés en direct sur deux électrophones à vitesse variable. Il s'agit déjà de« live electronic music ».
La pièce étant non figurative, elle servit à un autre ballet. John Cage libérait la musique de danse de sa servitude chorégraphique. Quant à la construction en grille rythmique d'Imaginary Landscape n° 1, elle reste « invisible » à l'oreille. Elle constitue l'idée régulatrice, un jeu d'emboîtements qui rassure depuis toujours les compositeurs et anticipe l'usage de la géométrie fractale. En 1942, Imaginary Landscape n° 3 raffine cette veine. Credo in us remonte à 1942 : us peut y signifier « nous » comme « les Etats-Unis ». Peut-être ce Credo renvoie-t-il à la conférence fondatrice de 1937 ? Un piano sauvage, des percussions et des silences mordants hachent et sont hachés par des citations de Grande Musique du répertoire. Inlets, en 1977, voit Cage, qui se défiait des improvisateurs, « esclaves de leur mémoire », réhabilités « dès l'instant où [ils] favoriseraient l'imprévisible au lieu de le combattre ». Trois interprètes agitent des conques remplies d'eau tandis qu'on diffuse
un crépitement de feu et que mugit une trompette marine. Tout cela confine à une certaine écologie: « Le compositeur, s'il peut s'identifier à la Nature, écrit Daniel Charles, est le premier interprète, parce qu'il est le premier auditeur: cela, les grands taoistes, déjà, le disaient. »
En 1985, John Cage écrit pour les Percussions de Strasbourg, en hommage à Jean Arp, la pièce « Mais qu'en était-il de ce bruit lancinant de froissement de papier, chaque fois qu'il peignait la série des "papiers froissés", ou de déchirure de papier, chaque fois qu'il exécutait ses "papiers déchirés" ? Ce qui mettait Arp en transes, c'était l'eau (la mer, les lacs, les eaux vives comme les fleuves), et c'était la forêt. » Tout est prévu pour assurer l'imprévu de l'œuvre, des sources sonores (à trouver par les interprètes dans ce que recèle le titre) à la disposition à définir des musiciens, l'absence de chef et la limitation du nombre de répétitions.
Le quatuor Hêlios interprète ces pièces avec une évidence et une puissance rares, dépassant tout ce qui s'est déjà fait. Son jeu pulvérise l'état de militance ou celui, pas si opposé que ça, de virtuosité, qu'on a pu connaître pour faire atteindre à Cage ce niveau d'hiératisme, de gloire discrète qui fait le grand compositeur, à la façon du démiurgisme d'un Beethoven... Le lissé très réussi de l'enregistrement contribue à ce propos.
Bien sûr, il aurait paradoxe, voire hérésie, à voir John Cage ainsi invité au banquet de la Grande Musique - d'apparence seulement.
Cage devait s'en douter, et ses Européras finaux, à y repenser, moquaient autant le répertoire que luimême leur faisant à sa façon ré(f)vérence, un jour ou l'autre, sur le chemin logique de la gloire. Mais le silence qui précède, constitue et suit Cage est déjà, toujours et encore du Cage...
C'est dire qu'il faudra encore plus d'intelligence et d'impertinence pour élever en monument l'imprévision, le hasard et la pensée pure. Il est heureux que la première tentative dans cette perspective soit une réussite, et qu'elle soit française. Elle ne pouvait être que française, c'est une affaire de finesse et de famille. Car nous sommes tous, et Cage avant nous, enfants de Satie, cet autre somptueux du précaire et de la dérision.