Fléchettes

Fléchettes Jean Derome (flute, alto sax, decoys and small instruments), Lê Quan Ninh (bass drum and objects)

Fléchettes (45'36")

Recorded live in Rimouski (Québec) during the Rencontres de Musiques Spontanées,in november 2009.

Tour de Bras


Reviewed by: Joel Pagier for Improjazz

Dès les premiers sons partagés, on sait que les musiciens présidant aux destinées de cet album ont opté pour une radicalité sans fard inscrite dans la seule authenticité de leurs échanges. Point de concept ici, de prétexte philosophique ni de nouvelles technologies ! Nulle déclaration fracassante d'intention ! Pas la moindre trace de projet préalable appelant au secours la danse, la sculpture ou la vidéo ! Rien de tout cela, mais l'implacable présence, dans le même temps et le même espace, de deux hommes verticaux au bagage impeccable et à la détermination indemne ! Le passé les a faits ce qu'ils sont et a saturé leur mémoire et leur âme d'un vécu différent qu'ils peuvent fondre dans un langage commun glané, pourtant, au hasard d'expériences diverses. Ces deux-là improvisent et savent se comprendre puisqu'ils ont les yeux et les oreilles ouverts aux vibrations qui passent de l'un à l'autre et glissent alentour, dans l'air qu'ils respirent et l'atmosphère qui les enveloppe.
Aussi, nul n'est besoin de s'observer, d'effleurer la musique avec toute la prudence requise lorsque l'on est en face d'un étranger qui, peut-être, ne saisira pas la portée de votre propos. C'est avec gourmandise qu'ils se lancent dans le vide, raclant une surface, soufflant dans un tuyau. Le Canadien Jean Derome est venu chargé de son alto, de quelques flûtes ou appeaux et d'un matériel tout personnel composé des objets les plus hétéroclites. Le Français Lê Quan Ninh a pris la grosse-caisse constituant son seul outil depuis quelques lustres déjà et l'a environnée de divers ustensiles propres à détourner les bruissements du bois, de l'air et de la peau : pommes de pin, archets, petites cymbales, bols tibétains, graviers… Puis ils se sont regardés et, chacun disparaissant dans l'inconnu de sa concentration, ont entamé cette conversation universelle que tous peuvent entendre et que si peu savent alimenter. Il faut dire qu'ils avaient emmagasiné tant de matériau amassé depuis si longtemps que la discussion aurait pu soutenir l'éternité.
La violence des échanges étonne tout d'abord. Que cela crisse, hurle, grince, dérape et se rejoigne dans l'ultime expression d'une colère enfouie qui, soudain, exploserait, n'est pas la moindre surprise de cet enregistrement en tous points essentiel. Une autre réside également dans l'opiniâtreté avec laquelle les deux hommes perpétuent ce climat d'un bout à l'autre de leur entretien. Ninh a beau, quelquefois, susciter le silence du bout d'une cymbale ou dans le bourdonnement lointain de sa paume sur le tambour, Jean Derome peut toujours convier le jazz et, en quelques phrases, tenter d'apaiser le bouillonnement continu de l'improvisation, la rage reste là, perceptible en filigrane avant de sourdre soudain dans le cri d'un alto, le sifflement d'un appeau ou la stridence imprévisible du métal rayant le métal ou de la peau froissant la peau. S'il n'est pas le plus immédiat, parmi les enregistrements récemment parus, le plus aisément audible entre ses aigus déchirants et ses heurts constants, le "Fléchettes" de Jean Derome et Lê Quan Ninh me semble cependant atteindre son but supposé et réveiller la conscience de quelques cibles encore assoupies. Nos temps sont difficiles, écrasés par une profonde impression de malaise. La douleur s'étale partout, sur écran plasma ou dans les mensonges des politiques visant à nous faire oublier que le monde est plus que jamais une fournaise agréée par les marchands d'armes et leurs commanditaires. Alors que peut faire un artiste si ce n'est rappeler à ceux qui voudront bien l'entendre qu'ils doivent rester vigilants ? Les "Fléchettes" de Jean Derome et Lê Quan Ninh ne se jouent pas au Bar des Sports, mais dans la tête de chaque auditeur, qu'il se suppose cible ou se rêve en archer.
Reviewed by: Julien Héraud for Improv Sphere

Pour des musiciens qui n'ont pas l'habitude de collaborer, le duo est certainement la formation la plus adéquate pour se découvrir et s'appréhender dans l'improvisation libre, dans la mesure où la liberté et les potentialités propres au solo sont encore possibles tout en étant enrichies par l'écoute. Sur Fléchettes, le percussionniste français Lê Quan Ninh s'associe au polyinstrumentiste québécois Jean Derome qui n'hésite pas à s'essouffler dans des appeaux à la manière de Joseph Jarman.

Plus que sur les timbres pourtant très recherchés, cette unique improvisation de 45 min. joue sur les dynamiques et les intensités, et c'est sur ce plan que l'écoute bat son plein. L'intensité émise par les objets en résonance sur la grosse caisse est toujours appuyée par la diversité des vents, diversité des instruments, des modes de jeux, des voix, et des techniques étendues. Si le son est hétérogène et diversifié, l'intention n'est jamais scindée en deux individus, elle est toujours une et jouée pleinement par chacun des musiciens. L'improvisation se fait donc très intense et organique, clairement structurée par une conscience unifiée et une volonté commune. L'exploration sonique de Lê Quan Ninh qui s'attache plus à la résonance des métaux et des peaux qu'à l'attaque ou au rythme (presque complètement absent), est superbement enrichie par le très énergique Jean Derome.

Une improvisation vraiment puissante, riche d'inventivités et de trouvailles, de variations d'intensité et de timbres. Un disque aux reliefs saisissants et remarquables, dans l'énergie comme dans l'intensité, d'une richesse éprouvante. Recommandé!